La Valse de la ligne 12

 

Huit heures du matin, heure de pointe dans le métro parisien. Les notes de Yann Tiersen emplissent le wagon endormi, se faufilent dans les moindres recoins de la rame éteinte. La mélodie a le goût du vieux Paris, ses ruelles pavées, ses bouquinistes en bords de Seine. On s’y croirait presque : Amélie, la butte Montmartre, ses artistes, ses secrets enfouis. C’est un chant empreint d’une grande nostalgie du Paris d’antan, de gaieté aussi. Il y a quelque chose de joliment poétique dans cette grisaille sublimée. Les touches de l’accordéon valsent avec grâce sous les doigts experts. Pourtant, derrière ce jeu habile, les mains sont engourdies, ternies par le contact régulier du tabac, marquées par des années de vie d’errance. La rue n’est pas tendre avec ces femmes et ces hommes de l’ombre. Le regard est ailleurs, loin, très loin des dorures de la capitale.

Heure de pointe dans le métro, et pourtant nul ne daigne lever les yeux. Tout cela n’est que routine pour les habitués de la ligne 12. La lumière des écrans éblouit leurs visages blafards, lassés de ces trajets quotidiens. Alors qu’ils sont tous là, serrés les uns contre les autres, le fameux smartphone se transforme en barrière protectrice. D’accord, nous nous trouvons présentement à une distance tout à fait indécente, mais regardez, je tiens ma sphère privée au creux de mes mains, ce que j’estime faire mon individualité, et ça, vous aurez beau vous coller à moi autant que vous voudrez, vous ne pourrez pas me l’enlever. Heure de pointe dans le métro, le cœur est lourd ce matin. L’ombre de la rue avait tant à dire, tant de notes pour l’exprimer, et pourtant pas un regard, pas un sourire. Son histoire ne les intéresse pas. L’anonyme n’a pas sa place dans leur monde pixelisé.

Anne-Cécile a vingt-trois ans, et elle est fatiguée de cette jeunesse à la dérive. Enfin jeunes ou moins jeunes, finalement c’est pareil pour tous, songe-t-elle amèrement ; à côté d’elle, une petite grand-mère vient de s’asseoir et pianote énergiquement sur son iPhone. Anne-Cécile est en colère, et elle ne cherche même plus à s’en cacher. Elle a toujours adoré La Valse d’Amélie, les notes de l’artiste sont d’une justesse incroyable, et pourtant, ce matin dans le métro, le morceau sonne tristement faux. Parce que personne n’accepte d’entendre. Pourquoi jouer dans l’espace public et nous imposer un même morceau à tous, alors que chacun aurait la possibilité d’écouter ce qu’il souhaite de son côté, voilà ce qu’ils pensent tous. Les pauvres, comprenez-les, il faut bien que leurs écouteurs Bluetooth dernier cri servent à quelque chose. Chacun dans sa bulle, ne nous dérangez pas, merci bien. C’en est presque comique. Alors même qu’ils vivent dans un monde où l’individualisme est roi, tous n’ont jamais formé une masse si uniforme. Mêmes styles, mêmes attitudes. Mêmes préoccupations, mêmes addictions. Et à côté de cela, on ne se parle plus, ne s’écoute plus ; le nez rivé derrière l’écran, on en oublie de regarder l’humain assis en face de nous. Voilà ce qu’Anne-Cécile se dit ce matin-là dans le métro, entre Assemblée Nationale et Solférino.

D’accord, Anne-Cécile va peut-être un peu loin, mais n’oubliez-pas : elle est encore bien jeune, elle n’a que vingt-trois ans. A vingt-trois ans, toutes les raisons sont bonnes pour mépriser ceux qui nous entourent. La valse s’achève dans un dernier accord, et alors le silence se fait lourd, douloureux, à l’image de leur époque en souffrance.

Notre-Dame des Champs. C’est son arrêt, alors Anne-Cécile donne une petite pièce avant de descendre du wagon. Ce n’est pas grand-chose, quelques centimes qui trainaient au fond de sa poche, entre une carte Navigo, d’anciens bons de réductions périmés et un mouchoir usagé. Malgré tout, la jeune fille est fière d’elle, fière d’être encore capable de se laisser émouvoir par de jolies notes et une personne en détresse. Je suis quelqu’un de bien, se dit-elle. Son mépris pour les autres occupants de la rame n’a d’égal que la satisfaction qu’elle éprouve à l’idée d’avoir déposé cinquante centimes au fond du petit gobelet en plastique.

Anne-Cécile se dirige vers la sortie. Maintenant que la musique n’est plus, le silence lui fait tout drôle. Elle glisse une main dans sa besace en cuir brun et en sort son smartphone. Un iPhone, tient donc. Trois nouveaux mails, une dizaine de J’aime sur sa dernière publication Instagram, une notification Twitter. La jeune fille sourit, satisfaite. Elle aime beaucoup Instagram. Twitter aussi. Mais ce n’est pas comme ces autres jeunes inconsidérés, elle n’est pas non plus « accro », elle pourrait très bien s’en passer si elle le souhaitait.

Enfin, j’imagine.

C’est vrai qu’elle aime quand même beaucoup Instagram et Twitter.

– Anna

 

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