Chronique | Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan

  • Note : ★★☆☆☆

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Titre : Rien ne s’oppose à la nuit
Auteur : Delphine de Vigan
Parution : 2011

Résumé :
Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Rien ne s’oppose à la nuit me laisse mitigée. Le roman est bien écrit, l’histoire présente un intérêt certain. Pourtant, j’ai trouvé le récit à la fois froid et bien trop personnel quant à la vie de l’auteure et de sa famille ; je ressors donc de ma lecture avec un profond malaise, et la désagréable impression d’avoir lu des choses que je n’aurais pas dû lire.

Delphine de Vigan raconte ici sa mère Lucile. Elle tente de retracer son histoire dans le but de comprendre les raisons qui ont pu la mener à mettre fin à ses jours. Un « hommage », écrit-elle. Pourtant, à aucun moment je n’ai eu l’impression de lire un quelconque hommage. Delphine de Vigan se fait omniprésente : il m’a semblé que l’auteure se racontait elle-même, plus qu’elle ne racontait sa mère.

« Sans doute avais-je envie de rendre un hommage à Lucile, de lui offrir un cercueil de papier – car, de tous, il me semble que ce sont les plus beaux – et un destin de personnage. »

C’est froid, terriblement froid. Je n’ai pas réussi à m’attacher aux personnages, alors même qu’ils constituent l’élément central du récit. Le choix narratif d’appeler sa mère par son prénom, « Lucile », instaure par exemple une réelle distance ; entre le lecteur et le personnage d’une part, mais aussi et surtout entre l’auteure et sa mère. Alors même qu’elle s’inclut dans le récit, Delphine de Vigan raconte Lucile comme elle raconterait une étrangère. 

« J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi. »

Il convient ici de nuancer mon propos. En effet, j’ai beaucoup aimé la première partie de l’ouvrage. Je me suis laissée entraîner par l’histoire romancée de cette famille nombreuse haute en couleur, subtil mélange entre témoignages de proches et détails tout droit sortis de l’imagination de l’auteure. En revanche, le déballage de vie privée et intime qui marque la seconde partie m’a mise profondément mal à l’aise ; c’est mon ressenti par rapport à cette dernière que je vais ici développer.

« Lucile nous a très peu parlé de son enfance. Elle ne racontait pas. Aujourd’hui, je me dis que c’était sa manière d’échapper à la mythologie, de refuser la part de fabulation et de reconstruction narrative qu’abritent toutes les familles. »

Avant d’être une autobiographie, le roman autobiographique reste un roman, une oeuvre de fiction. Dès lors, l’écrivain devient lui-même un personnage romanesque. Il s’efface au profit de la fiction. C’est par exemple le cas de Romain Gary dans La Promesse de l’aube : s’il s’agit du récit de la vie de l’auteur, le lecteur conserve pourtant l’illusion d’une oeuvre et de personnages de fiction.

Ici, c’est tout le contraire. A chaque page, chaque ligne, Delphine de Vigan ne manque pas une occasion de nous rappeler qu’il s’agit de faits non seulement réels, mais aussi profondément personnels, qu’il lui est difficile d’évoquer.  De fait, la sensation de malaise ne m’a pas quittée de la lecture. J’avais la désagréable impression d’être « de trop ». En tant que lecteur, la question se pose alors : suis-je légitime à lire un récit si intime, si personnel ? Plus important encore : est-ce finalement le rôle du romancier de se livrer de la sorte, sans filtre aucun, sans recours à la fiction ? Cela ne va-t-il pas à l’encontre de la portée universelle du genre romanesque ? Pour l’un comme pour l’autre, de telles questions méritent réflexion.

« Avais-je besoin d’écrire ça? Ce à quoi, sans hésitation, j’ai répondu que non. J’avais besoin d’écrire et ne pouvais rien écrire d’autre, rien d’autre que ça. La nuance était de taille. »

Le plus étonnant est que Delphine de Vigan semble être consciente de frôler ces limites. Elle nous fait part de ses doutes et ses difficultés en tant qu’écrivaine, s’interrogeant sur la nécessité d’écrire ce livre, mais aussi le danger que représente un écrit si intime. Au fur-et-à-mesure que je m’ouvre au contemporain, je réalise qu’il s’agit d’un procédé d’écriture plus que récurrent dans ce genre, et honnêtement, c’est un procédé dont je me passerais très bien. Je ne vois ni intérêt pour l’intrigue, ni intérêt en terme de style littéraire. Ces constantes interruptions cassent le rythme du roman. Elles agressent le lecteur, surgissent sans crier gare, lui rappelant à chaque instant la présence sournoise de l’auteur entre les lignes.

« Quoi que je dise et fanfaronne, il y a une douleur à se replonger dans ces souvenirs, à faire resurgir ce qui s’est dilué, effacé, ce qui a été recouvert. […] L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon propre périmètre de sécurité. »

Lorsque je lis un roman, j’ai besoin de conserver la barrière protectrice de la fiction ; or, exception faite de la première partie de l’ouvrage, il n’y a rien de fictif dans ce récit. Avec Rien ne s’oppose à la nuit, j’ai lu un témoignage. Pas un roman.

Et vous, avez vous lu Rien ne s’oppose à la nuit ? Si oui, qu’en avez vous pensé ?
Si non, comptez vous le lire ?
Votre avis m’intéresse ! :)

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